Radio-Cartable : qu’est-ce que c’est ?

«Vous êtes à l’écoute de Radio-Cartable, la radio des enfants des écoles d’Ivry !»

C’est par ce “jingle” que, tous les jeudis après-midi, Radio-Cartable accueille ses auditeurs sur 89.4 FM entre 14 heures et 15 heures : chaque semaine, des élèves des écoles primaires d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, conçoivent, réalisent, diffusent et écoutent les émissions de cette radio en milieu scolaire.img_9599
Radio-Cartable est un projet ambitieux qui nécessite de la part des enseignants une conception et une organisation différentes du travail scolaire et qui demande la mise en place de réunions de réflexion et de concertation.

Mais c’est aussi un projet fédérateur qui dure, malgré toutes ces contraintes, depuis maintenant 32 ans : la première émission a eu lieu le 6 février 1984 et, depuis ce jour, Radio-Cartable a émis régulièrement sur des fréquences différentes et s’écoute maintenant sur 89.4 FM.

Pourquoi cet outil, encore peu utilisé à l’école primaire, rencontre-t-il l’adhésion des pédagogues ?

Les maîtres ont trouvé là un outil privilégié pour la maîtrise de la langue orale et de la langue écrite, mais aussi un vecteur formidable pour ouvrir l’école sur l’environnement et ancrer les enfants dans le tissu social de la ville et des quartiers.
Une recherche-action entreprise en collaboration avec l’Université de Paris-Nord, ainsi que les observations quotidiennes des enseignants des écoles et des collèges (6e) montrent que les élèves ont acquis une meilleure image et une certaine estime d’eux-mêmes. Ils parlent et ils écrivent « pour de vrai ». Ils sont écoutés par les parents et les enfants des classes de la commune, bien sûr, mais aussi par des auditeurs inconnus d’Île de France qui participent même parfois aux jeux proposés sur l’antenne ou qui téléphonent pour donner leur avis. L’enjeu scolaire prend une autre dimension.
Parler, écrire, lire sont des activités qui prennent du sens, qui « font sens », pour ces élèves souvent issus de zone d’éducation prioritaire, et « apprendre » est ressenti comme une nécessité. En effet, il faut débattre, discuter, présenter des documents, s’entraîner à l’animation en direct, rédiger des textes variés (conte, poème, feuilleton, bulletin d’information, compte rendu), leur donner une oralisation de qualité et, simultanément, travailler la langue, l’étudier comme un objet parce que le besoin et la nécessité s’en font sentir.

Des élèves de CM2 ont demandé à leur maître d’étudier la forme interrogative parce qu’ils jugeaient que l’interview qu’ils avaient préparée pour le maire n’était pas satisfaisante. Comme disent Bernard Charlot et Élisabeth Bautier, ils « n’entrent pas seulement dans l’écrit, ils sont dans l’écriture » [*]. Ils sont capables de mettre l’objet du discours à distance, d’utiliser le langage pour penser et apprendre, d’être dans un discours en « je », c’est-à-dire de marquer leur identité et d’être sujets de leur discours. Ils ne sont plus dans une logique d’exercices mais dans une logique d’apprentissage complexe.

Préparer une émission

Préparer une émission demande d’acquérir une méthodologie de recherche, des stratégies de lecture diversifiées, un esprit critique permettant de faire des choix pertinents. Il faut mettre en action des savoir-faire indispensables : prendre des notes, ordonner ses idées, faire un plan manipuler et utiliser des objets techniques tels que le magnétophone, le téléphone ou l’ordinateur.
La nécessité de présenter des émissions variées (Reportage dans mon cartable, Radio Trouille, Radio Animaux, Quoi de neuf, Docteur ?, J’ai descendu dans mon jardin …, École-Libris, Le personnage mystérieux, Les petits correspondants du théâtre…) ouvre l’école sur l’environnement, sur le monde. Ils sont allés interviewer Arthur H, les jardiniers de la ville, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, le responsable des « Restos du coeur » d’Ivry… Ils ont traité des sujets comme l’entrée en 6ème, en CP ou même en maternelle, les différences entre les filles et les garçons, le Sida, le festival Ciné Junior, le bonheur, l’apprentissage de la lecture, la commémoration des enfants juifs déportés … La radio a modifié leur relation à l’école, au savoir, aux adultes. Ils n’hésitent pas à venir plus tôt à l’école pour mettre au point une émission, à s’entraîner le soir à la maison, à dire ou à lire un texte, parfois par téléphone.

Les apports de la radio en milieu scolaire

Pratiquer la radio aide aussi à devenir un utilisateur éclairé des différents médias. Lorsque l’on a enregistré en studio, même dans un studio de fortune comme celui d’Ivry, lorsque l’on a monté, manipulé des bandes-son, on prend conscience d’une nécessaire déontologie : respect de l’auditeur, responsabilité de l’informateur, rigueur et sens du travail bien fait. Sans ignorer les contraintes – elles sont nombreuses – et les limites de cet outil, son apport essentiel est de donner du sens aux activités scolaires des enfants en socialisant leurs travaux et en rendant efficaces et nécessaires à leurs yeux les inévitables « gammes » que requiert tout apprentissage. « C’est bien de penser que les gens nous écoutent ! » a dit Flora lors de la première rencontre inter-régionale des radios en milieu scolaire qui s’est déroulée en 1994 à Ivry. Aider les enfants qui souffrent de ne pas être entendus dans la vie scolaire ordinaire à prendre la parole, à oser sortir d’eux-mêmes, à se dépasser, tel est l’objectif premier que se fixent les enseignants de l’équipe de Radio-Cartable.

On comprend donc mieux pourquoi, 32 ans après sa création, Radio-Cartable reste sans aucun doute un outil pris au sérieux par tous les élèves et les partenaires éducatifs.